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Docteure en biophysique cellulaire et spécialisée dans les approches interdisciplinaires du vivant, Ewa Zlotek-Zlotkiewicz est une femme engagée et engageante. À travers cette interview, Ewa revient sur son parcours de chercheuse, ses rencontres importantes ainsi que les facteurs-clés pour construire un projet à son image. Rassurez-vous tout est vulgarisé ! L’univers scientifique est donc accessible à tous… Bonne découverte.
Temps de lecture : 8 min – Evaluez l’interview à la fin de l’article 🙂

Ewa approches interdisciplinaires du vivant

1) Est-ce que tu pourrais te présenter et nous raconter ton parcours ?

Salut Tristan 🙂 Tu sais que je suis la deuxième polonaise dans ce club VIP que tu interroges ? Bon, au vu de mon nom ça ne doit pas être une surprise…

On pourrait croire que c’est là où mon histoire commence, en Pologne. Et pourtant, même si j’ai fait quasiment toute ma scolarité en Pologne je suis née en France. Ça m’a valu un choc culturel quand je suis venu faire des études à Paris.

Dès mon plus jeune âge, mon entourage “savait” que je serais scientifique même si j’ai bien-évidemment tenté de ne pas la devenir. J’ai fait des études de design, de philologie ibérique, d’histoire d’art ancien, d’archéologie… Puis je me suis rendu à l’évidence : j’avais BEAUCOUP de facilités en chimie et en biologie. J’ai donc préparé mon concours d’entrée à l’université, sur une terrasse à Grenade en sirotant des cafés frappés le matin et en faisant la fête l’après-midi… Et je l’ai eu.

Parcours académique

J’ai intégré la prestigieuse Université Jagellon à Cracovie, et entamé une licence en biotechnologie. A ce moment-là, une amie luttait contre un cancer et ça a eu une influence sur mon intérêt croissant pour la biologie cellulaire et l’étude du fonctionnement des cellules.

Pour tout te dire, je n’étais pas tout à fait à l’aise à Cracovie et je pensais plutôt aller en Suisse ou en Grande Bretagne pour continuer mes études. Mais par le hasard, ou la chance, ou mon culot, bref, j’ai eu une super bourse d’études pour venir à Paris. Ca a fait pencher la balance et je suis venu m’y installer pour faire un master de recherche en cancérologie.

Les cellules sont à la fois des “briques” et des “fabriques” de quelques micromètres à peine qui composent et gèrent notre organisme. Et pour que tout fonctionne, des tas de mécanismes fascinants sont mis en place. Il faut dire qu’au vue de la complexité d’un corps humain, c’est assez dingue que tout marche si bien.

Les cellules cancéreuses, elles, ne marchent pas comme les autres. Elles font des erreurs, sont parfois fêlées dès le départ, trouvent des manières de se dé-subordonner aux lois imposées. C’est très stimulant de les étudier, j’irais même jusqu’à dire que c’est passionnant. Les étudier c’est aussi comprendre pourquoi et comment faire pour réparer les dégâts quand ça ne marche pas comme il faut.

« Approches Interdisciplinaires du Vivant »

Pour diverses raisons j’ai postulé et intégré un deuxième master : « Approches Interdisciplinaires du Vivant » du Centre de Recherche Interdisciplinaires à Paris. Et là je me suis vraiment éclatée ! Je recommande vivement d’aller y jeter un œil à qui ne rentre pas dans les cases, s’intéresse au monde et n’a pas peur de le changer.

En me retrouvant au CRI, les choses se sont bien enchaînées et j’ai pu commencer mon doctorat en biophysique cellulaire dans une équipe renommée de l’Institut Curie. Je passais tous les jours à côté du bureau de Marie, femme, polonaise, double prix nobel, rien que ça. De quoi se mettre et se laisser mettre la pression. Le lieu était chargé d’histoires scientifiques et ce dépassement intellectuel était pour moi une source d’inspiration constante.

Les bons jours, quand une expérience avait bien marché, quand une analyse avait donné des résultats clairs ou quand en équipe on avait réussi à résoudre un problème, être dans ces lieux participait à mes frissons de joie !

« Même si cela peut paraître difficile, le doctorat est une aventure accessible a tout·te·s ! Il faut s’accrocher mais quand ça marche… Quelle satisfaction ! »

Poursuite en doctorat

Durant ma thèse, j’ai étudié le fait que les cellules changent de forme quand elles se divisent en deux. À la base, elles ont des formes très variées selon leurs fonctions, par exemple cuboïdes ou plates. Mais, quand elles se divisent, elles s’arrondissent quasiment toutes. Facile à dire, moins facile à faire, surtout que les cellules sont rarement seules. La plupart du temps, elles font partie d’un tissu et sont “collées” les unes aux autres. Dans ce contexte, pour changer de forme, il faut faire du coude et pousser les autres assez fort pour s’imposer.

Cela fait plus de 100 ans que les biologistes ont observés que les cellules s’arrondissent en mitose (division cellulaire). Mais j’ai été la première – grâce à une technique développée avec mon équipe – à montrer qu’en changeant de forme, les cellules augmentaient leur volume. Elles se “gorgent” d’eau et c’est probablement comme ça qu’elles peuvent s’arrondir et pousser les voisines.

J’ai réalisé une thèse très originale et je me suis bien marrée à la faire car j’étais extrêmement bien entourée. Même si ça peut paraître difficile, le doctorat est une aventure accessible a tout·te·s ! Il faut s’accrocher mais quand ça marche… Quelle satisfaction !

2) Quels sont les enjeux à la fois dans ton activité de chercheuse en biophysique cellulaire mais également en tant qu’entrepreneure ?

Ne pas avoir peur de l’inconnu, d’apprendre. Croire en mon unicité, en mes talents et rester collective. Tiens tiens… c’est pareil pour la recherche et l’entrepreneuriat…

J’ai mis un certain temps à relever ces défis dans le milieu académique. Il faut savoir que mener une carrière de scientifique est loin d’être un long fleuve tranquille. Avant d’obtenir un poste, il faut travailler des années à un rythme effréné, résister à une pression d’excellence tout en se faisant le maximum d’amis. Avec le temps, on fait moins d’expériences à la paillasse et plus de recherche de financements. C’est donc un peu moins rigolo.

En m’installant à Nantes, avec un diplôme et un métier peu (re)connu – et incapable de rentrer dans des cases -, j’ai dû revoir mes projets. De rencontres en rencontres, j’ai lancé Klask ! Docteur·e·s et innovation sociale avec Cédric Rio, docteur en philosophie politique et éthique.

« Le défi de Klask ! est donc de mettre les compétences des docteur·e·s au service de l’innovation élargie pour changer le monde en mieux. »

Klask ! Docteur.e.s et innovation sociale

Le projet Klask ! part du constat qu’en France, on pourrait valoriser et mobiliser davantage les compétences des chercheur·e·s dans des projets d’innovation élargie (sociale, durable, etc). Après leur soutenance, une partie mineure des docteur·e·s s’insèrent professionnellement dans la recherche académique ou industrielle. La majorité doit se “reconvertir” car elle ne trouve pas de postes ou missions en cohérence avec ses habilités. Souvent, des docteur·e·s se retrouvent dans des situations professionnelles qui leur étaient accessibles (voir carrément plus accessibles) après leur master. Du coup, c’est une déperdition d’argent, de temps, d’énergie, de talents et de compétences qui pourraient être utilisés pour participer à la résolution de problèmes majeurs de notre société.

Pour palier à ce gâchis et en plus de réinventer des modes de R&D adaptés, Klask souhaite également faire évoluer les mentalités. Notre défi est donc de mettre les compétences des docteur·e·s au service de l’innovation élargie pour changer le monde, en mieux.

3) Qu’est-ce qui te motive le plus au quotidien et pourquoi ?

Chercher des solutions, créer et échanger avec de belles personnes.

Aujourd’hui, notre réseau rassemble plus de 100 docteur·e·s sur Nantes et ses environs, dont une quarantaine est impliquée dans l’activité de l’association. Il y a parmi nous des docteur·e·s expert·e·s en sociologie, chimie, histoire, physique, géographie, droit, linguistique, biologie, philosophie, et j’en passe !

Crédit photo : Ewa Zlotek-Zlotkiewicz

Nous sommes face aux mêmes difficultés et tentons de les relever collectivement. C’est un processus à la fois complexe et créatif qui m’apporte une grande source de joie et de stimulation intellectuelle. Relever des défis avec cette bande est de loin ma motivation première !

4) Comment fais-tu pour trouver un équilibre entre ton activité professionnelle et tes projets personnels ?

C’est très simple, je ne le cherche pas vraiment. Mon activité pro est une partie majeure de mes projets personnels. Il y a aussi ma famille, mes amis, ce que je fais pour me construire… La barrière entre la vie pro et perso n’a jamais vraiment fait sens pour moi. Rien de ce que j’ai fait professionnellement n’était pas en accord avec moi-même. Malgré mes erreurs, tout ce que j’ai fait et ferai encore, fait intégralement partie de ce que je pense, veux, crois et suis.

Honnêtement, je ne vois pas comment je pourrais passer 8h par jour à faire quelque chose qui ne m’intéresse pas, qui ne me fait pas vibrer. Ça a ses bons et ses mauvais côtés 🙂

5) Est-ce que tu considères qu’apprendre à mieux se connaître est bénéfique pour mieux vivre ?

Je considère que la vie est une évolution de nos connaissances. Ce n’est pas par hasard si je suis devenu chercheuse, j’ai donc du mal à imaginer qu’on n’apprenne pas à se connaître tout au long de la vie.

Après est-ce que ça nous fait mieux-vivre… je ne sais pas. J’aime me considérer moi-même comme un sujet d’études, c’est l’occasion rêvée pour une recherche scientifique permanente 😉 Ce dont je suis sûre, c’est que mieux je me connais, mieux je rencontre les autres.

« Je travaille à surpasser mes croyances limitantes envers moi-même et les autres, m’ouvrir encore plus à l’inconnu et renforcer ma confiance en moi afin de pouvoir mieux aider les autres. »

Quand j’arrive à me remettre vraiment en question dans un moment compliqué, par exemple pour comprendre comment mon action a pu être perçue par d’autres, c’est souvent grâce à l’aide d’une personne de confiance qui tente aussi de me comprendre. Et c’est souvent très efficace ! Car j’apprends à me connaître moi, mais aussi la personne qui m’y a aidé.

6) Dans la vie de tous les jours, qu’est-ce qui t’aide à prendre les décisions justes et à avoir confiance en toi ?

J’aimerais avoir une petite lampe qui s’allume quand ma décision est “juste”, comme ça je le saurais direct et peut être que je pourrais te répondre… En tout cas je fais au mieux avec les informations et les émotions que j’ai au moment T. Il y a bien-sûr des choses qui m’aident comme mes proches qui sont vraiment des personnes ressources, le temps, et aussi quelques techniques de prise de décision.

Arriver à croire en moi est un chemin plutôt sinueux. Et ce n’est pas faire une thèse qui m’y a aidé. Ce qui m’aide le plus c’est de voir que je suis entourée de gens formidables. Je me vois à travers elles et eux et ça me réconforte. D’autre fois, ce sera un échange avec un·e bon·ne psy, une session d’hypnose ou encore pratiquer la danse.

7) Pour continuer à évoluer sur le plan personnel et professionnel, quelles sont tes aspirations ?

Réussir à changer le monde en mieux en étant entourée et en créant des synergies entre de belles personnes. Pour cela, je travaille à surpasser mes croyances limitantes envers moi-même et les autres, m’ouvrir encore plus à l’inconnu et renforcer ma confiance en moi afin de pouvoir mieux aider les autres.

8) À toutes les personnes qui découvrent ton parcours de vie et qui cherchent à construire leur propre chemin, qu’aimerais-tu leur dire ?

Que c’est leur parcours et pas celui d’un·e autre, et que rien n’est tracé d’avance (pas dans du marbre en tout cas). 

C’est assez difficile de se faire confiance et de foncer et on ne part pas tou·te·s avec les mêmes atouts. Personnellement, j’ai la chance d’avoir un entourage qui, même s’il ne me comprend pas toujours, me soutient dans mes élans. Et la bonne nouvelle, c’est qu’on peut justement choisir une bonne partie de son entourage !

Plus je suis alignée et sincère avec moi-même, plus je me retrouve entourée de personnes qui m’inspirent. Et comme je l’ai déjà dit, parfois, ça me fait un bien fou de me dire que je suis le dénominateur social commun dans des groupes de personnes exceptionnelles ! Ça veut forcément en dire sur moi, non ?

➡️ Avant de terminer, j’aimerais te proposer le jeu du portrait chinois ! C’est un jeu littéraire qui permet d’en savoir plus sur ta personnalité. Prête ? 🎭

Si tu étais un animal tu serais ? Une humaine 💁‍♀️ ouais je laisse ça.

Un super-héros ? Hulk 👹 je ne sais pas pourquoi mais ça me paraît évident…

Un super-pouvoir ? Me calmer 👥 et calmer les autres, quand et s’il le faut !

Un défaut ? Cassante 👀 mais parfois faut casser avant de reconstruire non ?

Une qualité ? À fond 👐 surtout quand ça résonne chez les autres.

Et la citation qui te caractériserait le mieux ? « Chercheuse un jour chercheuse toujours ? »

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